Petites Annonces, Grandes Solutions

Annoncer à un homme qu’il deviendra papa peut le faire réagir des façons les plus imprévues.
Il pourrait te tuer. Il pourrait se tuer. Il pourrait devenir instantanément gay.
Il pourrait carrément refouler la nouvelle et marmonner devant le frigo ouvert « Mmm, c’est super ma chérie. On n’a plus de lait, t’en rachètes? », et ensuite trottiner vers les chiottes, accompagné d’un subtil bruissement de Canard Enchaîné et de cul gratté, te laissant plantée là à te demander si il n’a pas compris, ou s’il a compris, et blague déjà sur le fait que la fabrication du lait relève de ton domaine de compétence.

Quand je l’ai annoncé à Wean, il a plutôt bien réagi.
Il a pleuré. Sans blague, pleuré. Mais lentement, profondément, comme s’il était un arbre de caoutchouc qu’on venait d’inciser.
Il a plaqué sa main sur son front comme s’il se sentait immédiatement fiévreux, puis sur mon ventre comme si c’était une soucoupe volante, et lui l’humain choisi pour la grande rencontre.

J’avais si peur qu’il s’écrie: « Tu ne peux pas avoir un enfant, tu ES un enfant! ». Il ne l’a pas dit. D’abord il s’est agité dans tous les sens, une danseuse étoile sous acide, puis, ayant retrouvé tout d’un coup toute sa dignité de vieux bois, il s’est redressé, les paumes des mains à plat sur le comptoir de la cuisine, une figure de proue sur une goélette espagnole (ou Mufasa sur le pic de la montagne), et a parlé ainsi: « Cela veut dire que tu vas grandir en même temps que lui ». La phrase qui tue. Autant me jeter un sort qui me tourne moi aussi en statue de bois. Une famille de Pinocchios. Mais le voilà reprendre, comme si de rien n’était, ses petits bonds galvanisés, et avec pareille allure arroser les plantes, enterrer les bulbes, retourner le compost, tondre sensuellement la pelouse. Il l’a bien pris. En parlant d’herbe, on aurait dit qu’il en avait fumé: la nouvelle lui a fait à peu près le même effet.

J’arrête vite de me ronger pour cette espèce d’oracle express sur mon immaturité – au fond je sais qu’il a raison- et je me concentre plutôt sur Egg. Eglantine, sa mère. Ma belle-mère. Et amie. Je ne le lui ai pas encore dit. C’est elle, la dure à cuire. Il faut se dépêcher, ou mon nouveau contour va parler de lui même. C’est drôle que ce soit si difficile de dire à la Mère que tu vas devenir mère. Peur de la comparaison? Angoisse de performance maternelle? Je pense qu’elle pense que je pense que maintenant je pourrais oser prendre sa place dans le coeur de son fils? Mais je ne suis pas un dealer qui veut empiéter sur le territoire d’un autre! Et elle non plus, elle n’est pas un dealer (même si parfois elle donne l’impression d’en connaître).

Ce que je crains vraiment, c’est qu’elle me considère un imposteur, une chipeuse,une arriviste, voilà. L’amie blonde de Debra Winger dans Officier et Gentleman (au cas où quelqu’un s’en souvienne toujours, bien que l’on vive dans un monde misérable où Richard Gere lui-même semble l’avoir oublié).
Je connais Wean depuis deux mois à peine, et je suis déjà enceinte. C’est l’homme de mes rêves, mais le temps me rend ridicule, vraiment peu crédible.

Personne n’y croit, à ce genre de coup de bol. Et ce qui complique les choses, c’est que Wean, l’homme des rêves, est aussi l’homme des réalités:objectivement un excellent parti. De ceux qu’on ne laisse pas filer. Du gros gibier, quoi.
Pour tout cela, il ne s’agit pas seulement d’annoncer à Egg que je suis enceinte, mais d’amener des preuves valables que je ne veux pas le piéger. Que je suis contre la chasse.

Je hume la vapeur de ma tisane piment cacao, que j’arrêterai de boire à partir de demain – début du troisième mois de grossesse. Je regarde à travers les vitres limpides mon dream-boy pousser la tondeuse avec la grâce béate d’un danseur de menuet. Je me dis que cette nouvelle l’a effectivement rendu instantanément gay.
Et je réalise enfin: l’herbe, la tisane, la béatitude, la…sautillesse…
C’était la solution.

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Point K.O.

À l’endroit et à l’envers

ce sont des points de tricot

mais en italien ce sont aussi

les coups de poings de la boxe

direct et remontant – j’ai cherché.

Ça semble difficile pour un italien

de distinguer entre les points et les poings.

À l’endroit et à l’envers: tricoter,

ça marche un peu comme le pugilat

-un pugilat entre insectes –

sauf qu’à la place des gants

il y a deux longues aiguilles qui s’aiguisent l’une l’autre

mais le mot est le même

des points et des poings

il doit bien y avoir un lien.

À l’endroit et à l’envers,

si t’es forte les aiguilles font plein de petites étincelles

et de petits grincements d’épée en duel

et si t’es forte, la laine

glisse vite toute seule comme si elle était animée

comme très probablement la laine

sur le rouet de la Belle au Bois Dormant.

Mais je ne suis pas forte, ni je suis une princesse

à la limite je suis un peu belle, et sûrement endormie.

Moi, la laine se coince dans les aiguilles jusqu’à s’arracher

la pute; les coups de poing, je ne sais pas en mettre,

ils changent d’avis

il se ravalent dans les phalanges bien avant

d’être donnés,

comme certains mots à certaines personnes,

qu’une fois arrivées à la gorge font demi-tour

comme les ados ratés à l’entrée de la cour.

Peut-être que ce blog va devenir un blog de poêmes,

parce que je fais tout à l’envers

et quand tu fais tout à l’envers

au moins c’est mieux de le faire en vers.

Tu rates tout quand-même,

mais c’est plus beau.

On dirait un oracle, la poésie,

un « c’est comme ça », un mektoub,

un horoscope de Rob Brezsny,

l’astrologue qui ne se trompe jamais.

Moi, la laine se coince dans les aiguilles jusqu’à s’arracher

la pute; les coups de poings, je ne sais pas en mettre,

mais quelque vers je l’ai toujours rassemblé

et ils ne se trompent jamais.

House of C(ow)ards

« There are two kinds of pain. The sort of pain that makes you strong; or useless pain, a sort of pain that’s only suffering. I have no patience with useless things ».

(« Il existe deux types de douleur. Celui qui te rend plus fort, et celui qui n’est que de la souffrance. Moi, je n’ai aucune patience pour les choses inutiles »)

C’est Kevin Spacey qui dit ça, au tout début du tout premier épisode de House of Cards.

Qu’est-ce que j’aimerais dire la même chose. Et de la même manière que lui:

Mais ça n’a jamais été comme ça. J’ai toujours été très patiente, quand il s’est agi de supporter des douleurs inutiles. Une patience qui, dit comme ça, pourrait presque passer pour une qualité.

Et ça l’aurait même été, peut-être, dans un monde de flagellation catholique: Sainte Rebecca des Prises de Tête, Protectrice des Douleurs Inutiles.

Attention, ce n’est pas de la grossesse que je parle, là! Oh, non, elle, jusque là, c’est la douleur la plus utile qui me soit jamais arrivée. À chaque nausée s’ouvrent à moi des nouveaux, fascinants univers d’utilité. Chaque vertige est une médaille d’honneur. Chaque renvoi d’acidité est sûrement connecté avec l’éclosion, bien au fond de mon utérus, de myriades de petits neurones vagissants, chacun enrobé dans sa moelleuse petite couverture de matière grise – c’est, du moins, ce que je m’imagine pour lui donner un sens.

Non, ce n’est pas ça, la douleur inutile. Dans mon chantier utérin, ça bouge de partout, et c’est bien. Moi je vous parle de la souffrance de ce qui ne bouge pas. 

Se demander les choses, sans prendre le courage de les apprendre. Les connaître, et ne pas réussir à les faire. Ne jamais venir à bout de ses frustrations.

Ce que tu n’arriveras jamais à dire au collègue qui t’humilie. À l’aimé qui t’ignore.

La répartie acérée et foudroyante qui ne vient jamais, ou trop longtemps après.

La page de ton livre que tu n’es pas capable de tourner. Celle que tu ne peux pas écrire.

Les comptes que tu n’arrives pas à demander. Ceux qui sont à rendre.

Les explications que tu ne te résous pas à donner. Les excuses, ou les mots d’amour, qui ne veulent pas sortir; et qui restent là, plantés dans ta langue comme des clous de girofle dans une orange, et, même dans ta bouche, ça commence à sentir l’automne.

Être enceinte, c’est une souffrance de la plus grande utilité. Devoir dire que je suis enceinte, c’est le plus glorieux emmerdement de tous les temps.

Toute cette affaire est une souffrance: à qui le dire, comment le dire, quand le dire…

Comment le dire à cet homme au charme délirant, qui inexplicablement se balade tout content avec quelqu’un comme moi à son bras? Cet homme qui n’a qu’un défaut: être convaincu que les femmes sont toutes, sauf moi, des salopes, des rapaces, des profiteuses, des prêtes à tout. Lui annoncer que, après seulement deux mois, je suis enceinte, ce serait comme abattre une quinte royale alors qu’on a même pas fini de donner les cartes à tout le monde.

Le dire à sa mère? La belle-mère parfaite, une femme qui m’adore. Mais elle m’adore vraiment à ce point? Comment elle va s’empêcher de croire que j’ai voulu piéger son fils? Bon sang, même moi je le croirais, à sa place!

Et c’est bien une souffrance inutile, un casse-tête sans issue, parce que, d’ici peu, tout le monde le verra: mon anonymat gravidique, si confortable pour l’instant, sera bafoué par la levée boulangère de mon ventre.

Je pourrais peut-être le leur écrire dans une lettre pleine de coeurs. Inviter bourgeoisement au restaurant (ce bébé commence déjà à me coûter cher). Je pourrais louer un bard qui le crie à ma place sur la place publique, et ce serait fait. Je pourrais les soumettre préalablement à quelques séance d’hypnose, pour les programmer à une réaction enthousiaste. Ou attendre qu’ils s’en rendent compte par eux-mêmes, et là, leur dire: « Mais je ne vous l’ai pas caché! C’est juste que vous ne me l’avez pas demandé! ». En tout cas, rien de réalisable dans la vraie vie…

La vraie vie qui, d’ailleurs, se garde bien d’offrir des options passionnantes: je ne peux tout de même pas avorter – même si c’est probablement ce que Frank Underwood-Kevin Spacey ferait à ma place. Mais comment dire, je ne crois pas que l’IVG pour cause de couardise soit remboursée par la Sécu…

Ah bon, ça l’est?

…Comme je n’aime pas la vraie vie…

Le Pacha Attachant

Temps de lecture: 3 minutes


Je devrais être heureuse, de ça? Enceinte.

Au début, ce que je voulais faire, c’était un blog tout léger. Sur le bonheur, oké, mais avec des questions frivoles, du genre «serai-je enfin heureuse quand j’arriverai, comme toutes les autres femmes, à garder l’intérieur de mes sacs propre? »…« Mieux vaut seule ou mal accompagnée? »…Ou alors des interrogations abstraites et spacieuses, «Dois-je me battre pour devenir l’heureuse que je veux être? Ou accepter gentiment la malheureuse que je suis déjà?». Ce sont des questions auxquelles j’ai déjà répondu, à la base, depuis au moins vingt ans, parce que j’ai toujours été la même, et eu le même avis. Je sais, de nos jours, il faut s’accepter tels qu’on est. C’est devenu super à la mode – même quand « ce qu’on est » est royalement con. Mais moi, ce qui est à la mode, je n’ai jamais trop aimé. Et alors, va pour la ringardise de l’effort: je dois me battre, parce que, en malheureuse, je ne m’accepte pas.


Forte (ah oui?) de ce nouvel état, «intéressant » comme on dit, je vais faire un pas en arrière: quel peut-bien être ce sacré Bonheur que je m’entête à rechercher?
On nous l’avait pourtant répété mille fois, à l’agrégation: pour bien analyser une question, il faut d’abord bien définir son objet. Mais je suis lente à comprendre qu’il y a bien des choses que les études ne peuvent pas t’apprendre: là, ça fait des mois que je tiens ce blog, et je n’ai toujours pas défini son objet.
Là où l’Agreg a échoué (m’aider à définir mon bonheur), réussira le petit rejeton?


Enceinte… C’est un grand pas en avant… c’est donc comme ça qu’ils fonctionnent, les pas en avant? Pour pouvoir les faire, ils t’obligent d’abord à faire un pas en arrière, histoire de prendre l’élan pour les faire vraiment bien?
Allons-y, avec ce pas en arrière: qu’est-ce qu’est pour moi le bonheur?


…J’en ai donné tellement, de réponses, au fil des ans…

A 2 ans, par exemple, je crois que tout devait bien se résumer au mot « maman », et à tout ce que ça entraînait en termes de cheveux d’ébène, soie plissée glycine et voix parfumée au talc parisien (oui, ma mère était un genre de Blanche Neige boostée par la permanente eighties et par les ablutions quotidiennes dans l’Yves Saint Laurent).


À 12 ans, par exemple, j’étais plus que certaine que le bonheur consistait à être remarquée par Marco Avanzi, pluridoublant T-Bird du collège des salésiens (je dis T-Bird pour le perfecto en cuir et l’oeil malandrin, parce que pour le reste il ne chantait, ni ne dansait pas du tout).


A 20 ans, le bonheur correspondait à un seul et unique mot: loin, qui s’accompagnait bien des verbes explorer, découvrir, voir, aller (parfois même trop, loin), ainsi que de tous les verbes de mouvement (avec mention spéciale pour les verbes de fuite/évasion).


À partir de 30 ans, le bonheur serait le près, dans le sens d’ « avoir près» de moi ceux que j’aime.
Enfin, à tout âge, le bonheur coïncidait avec l’amour. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. J’ai l’impression que ce n’est pas très à la mode. Apprendre à aimer sans sacrifices d’agneau pascal, ni manières puériles. Apprendre à me faire aimer, sans supplications rampantes, ni prétentions vulgaires.


Et, bonheur de tous les bonheurs, trouver ce putain de Prince Charmant. Ou Comte Craquant; ou Roi Canon. Remarque, il y a eu un moment, où même un Marquis Baisable aurait fait l’affaire… un Duc Distingué….à la rigueur…Trente ans dans un brouillard sentimental à la consistance padane (quand tu y nais dedans, il t’en reste forcément un peu dans le coeur…), trente ans avec le doute que puisse exister jusqu’au moindre Baron Agréable, pour ensuite spectaculairement rentrer dans les bonnes grâces de cet homme, rien de moins que l’Empereur Irrésistible. Qui me met en cloque en deux mois secs.


Quel drôle de qualificatif, enceinte. C’est toujours un peu gênant. Toujours comme si t’avais fait quelque chose d’un peu honteux, un faux pas. Tu es un peu couillonne, si tu te fais mettre enceinte (ou au contraire très rusée, ça dépend). C’est un mot encombrant, quelle que soit la langue.


En français, enceinte, tu te sens tout de suite bouchée et braillarde comme un amplificateur Böse. En anglais, pregnant, tu es carrément empreignée, contaminée par la semence, comme les torchons de cuisine par l’odeur de friture. En allemand, ô mon dieu, ça fait vraiment gros mot, on dit Schwange (si tu considères que le mot pour dire «queue» est Schwanz, c’est presque pareil). Pour ne pas parler de l’espagnol: embarazada, où tout est dit. Le mot lui-même s’excuse pour toi du gros ventre que tu trimballes dans la pièce.


Et puis après tout… enceinte….cette ressemblance avec «ceinte »…Enceinte, ce n’est pas si mal. Ceinte, comme par les bras du noble coloré que tu t’es dégottée; ceinte, comme entourée à la taille par les bourrelets de graisse qui vont de pair avec l’état gravidique.


Ceinte, comme si dans le sac protecteur, sous les couches de peau, de lard, de liquide amniotique, tu trouvais place toi-même. Dans les bras de ton propre bébé. Tu ceins, et tu es ceinte en même temps. Il t’aidera, peut-être, à comprendre. Il t’aimera. Même si pour l’instant ce n’est qu’un gastéropode mésozoïque sans conscience ni mémoire (et se débrouiller pour être attachant dans ces conditions, faut l’faire).


Et lui (ou elle?), est extrêmement près de toi (en toi!), mais encore extrêmement loin. Tu spécules sur son regard comme à tes 12 ans. Et, dans deux ou trois ans, ce sera son tour à lui (ou à elle), de graver dans ses souvenirs d’enfance le lin orange de ta tunique à franges, tes coiffures loufoques, ton odeur de forêt du henné Khadi. Toi, sa maman Pocahontas. Lui, ou elle: ton petit Pacha Attachant.

Blanche neige eighties vs Bobo pocahontas-6

Merci à Caro pour ses magnifiques dessins!

http://carodessine.weebly.com

Merveilles et limites des baguettes magiques

(temps de lecture: 3 minutes)

Je peux me tromper. Il y avait peut-être un ver dans cette pomme (et pas dans mon utérus); un ver qui m’avait déclenché cette nausée. Ça pouvait être une gastro de fruits de mer -même si je n’en avais pas mangé. Si ça se trouve, je ne suis pas enceinte.

La science m’aidera. Après tout, je n’arrête pas de répéter que je le sens, que je le suis, mais au final, le test, celui fiable à 99%, celui qui est presque la voix de Dieu, LE test, je ne l’ai pas fait. Et, ma foi, ce ne serait pas la première fois que je sens des choses, et puis finalement rien.

Je chercherai la réponse dans l’infaillible languette absorbante Clearblue, connectée, dieu sait comment, à un micro-labo biologique enfermé dans ce curieux engin allongé, mi-baguette magique, mi symbole phallique. Le tout avec l’aide campagnarde, odorante de foin, de mes bonnes vieilles urines. Science, magie et réconfort freudien, en un seul, rassurant objet. Après tout, un test fait toujours plaisir à une femme, n’est-ce pas?

Ça peut expliquer pourquoi nous nous soumettons, tellement plus volontiers que les hommes, à tout ce qui est visite médicale, analyse, auscultation. Presque une interview alors que tu n’es pas célèbre. La main médicale tendue vers toi pour te sortir du pétrin. L’illusion que quelqu’un s’occupe de toi, que tu fais le nécessaire, en laissant l’autre te traduire en oui et en non, en plus et en moins, en chiffres et en données –qui sont les réponses par excellence-. L’espoir que, après cette simplification de toi-même, ta vie aussi sera plus simple.

Gita Graffoni, ma grande amie, en tête, le convoi sort, spartiate et têtu, direction la pharmacie. Nos pas assurés cherchent à ignorer la vraie question (si je suis enceinte, c’est plutôt une question rhétorique). La vraie question est: qu’est-ce qui arrive aux femmes enceintes qui veulent aussi être heureuses? Elles le sont toujours, car «enceinte» et «heureuse» c’est la même chose? Tu es genre «heureuse d’office»? Bordel, tu donnes la vie, qu’y a-t-il de plus requinquant?

Ou, au contraire, tu es automatiquement enregistrée au livre noir de la déesse du Sort, entre vomissements, vergetures, boutons pas catholiques et autres cataclysmes dermo-psycho-hormonaux? Ou alors, un mélange des deux, à vue de nez, connaissant un peu la vie et ses cinquante nuances de nausées et de jubilations.

Ça va de soi: si je suis enceinte, ma quête de bonheur doit changer. Il faudra chercher ailleurs. Où ça, l’oracle Clearblue ne peut certainement pas me le dire. Mais il me dira s’il faut s’en inquiéter MAINTENANT.

Après un détour d’une demi-heure dans un kebab, parce qu’une faim féroce m’a assailli entretemps, et parce que «plus le temps passe, plus le test est fiable» (méthode Graffoni), nous voilà à la pharmacie. Je laisse parler Gita: elle ira droit au but.

« On voudrait un test de gravidance » y va-t-elle de sa voix péremptoire. Logiquement, la petite pharmacienne ouvre grand les yeux. Sa bouche, par contre, elle la garde toute petite, pour bafouiller: « Vous…vous voulez dire un test… de grossesse?». Gita, les joues comme deux poivrons et des éclairs de rage dans les yeux, démarre immédiatement: « Comment ça, un test de grossesse!? Ma copine n’est absolument pas grosse…ça se voit! C’est toi qui es un squelette! ».

Gita ne vivait plus en France depuis longtemps; son français avait pris un petit coup…ou alors elle n’avait jamais eu à utiliser le mot grossesse. Je la prends gentiment par la taille et la dirige loin de la petite pharmacienne, traumatisée, que j’imagine déjà se jeter sur le tiroir du Lexomil dès qu’on aura disparu du lieu.

Gita me suit docilement, mais pas sa langue, qui en débite toujours des plus belles: «Va tester tes quatre osselets, va! Efflanquée!» «’Spèce de chétive!» «Rachitique!», et bien d’autres perles lexicales, car la colère a rendu subitement à son français tout son éclat. «Basta, basta -je lui chuchote, dans notre langue, pour l’apaiser -on va dans la prochaine».

Sauf que la prochaine n’est nulle part. Les pharmacies du quartier, qu’on voyait, d’habitude, tous les dix mètres, avec leurs bandes élastiques et sandales orthopédiques dans des vitrines mornes et délaissées, pour bien te déprimer quand tu n’es pas malade, semblent avoir été fermées d’un coup, pour laisser la place à ces cyber-cafés que, d’habitude, tu recherches en vain pour imprimer ton billet 50 minutes avant le vol.

« Ou alors on peut faire un test Do It Yourself! » me lance Gita en marchant.

« On peut… » j’ironise, me disant qu’elle rigole. Elle ne rigole pas: « Une amie à moi l’a fait trois fois, avec une pièce d’un centime et de la moutarde à l’ancienne, et les trois fois c’était négatif ».

« Et c’était vrai? ».

« Non, mais elle a eu trois bébés magnifiques! ».

C’est là que je pense à Egg. J’aime Gita, mais j’aurais tant voulu que ma belle-mère soit là. Même si je venais tout juste de la rencontrer, je savais qu’elle aurait su quoi dire. Et si j’étais destinée à devenir mère, alors avec elle, pour la dernière fois, je me serais sentie «fille» . Mais je rêvais… comment pouvais-je dire à ma belle-mère, bien qu’elle soit ouverte d’esprit, que j’étais enceinte de son fils, rencontré deux mois avant? C’était impossible.

Et voilà enfin une croix verte se dresser par miracle à l’horizon, seule et exotique comme un drapeau pirate. Gita me laisse parler: je vais droit au but.

Le reste est ordinaire. Un pipi pour une fois précieux, non pas à jeter, mais à recueillir. La mèche qui s’imbibe; l’amie qui se tortille à l’entrée des toilettes, émue comme un étrange papa à l’entrée de la salle d’accouchement; ça marche ou pas, ce truc? C’est le temps qui ne passe pas, tu vas voir, ça marche,…Aucun écart de la tradition, aucune surprise…enfin, « aucune surprise », c’est pour dire…j’attends bien ce bébé.

Et maintenant c’est lui, en quelque sorte, qui attend sa maman, pour savoir si je suis heureuse qu’il soit là, ou pas. Sauf que lui, le pauvre, il n’a pas de baguette magique pour le lui dire (…mais il n’en a peut-être pas besoin).

You think u’re the Fuckin-Eve?

(temps de lecture: 6 minutes)

On dit que quand tu « attends », tu te regardes dans la glace et tu te demandes quel genre de mère tu seras.

On dit qu’évidemment, la question qui suit, traînée par la première (et beaucoup moins digeste) est: quel genre de personne tu es.

Tout ça, juste avant de te retrouver à décaper rageusement le miroir au Vetrix et au torchon pour t’occuper. Et tu frottes tellement, que le miroir est devenu un lac de montagne, mais ton visage effrayé, tu ne le vois plus; tu ne vois que ta main qui s’agite. Ou alors, si t’es tourmentée, tu plonges dans tes propres pupilles reflétées, et c’est la pêche aux réflexions rassurantes. Qui tiendrons probablement aussi bon que du bois pourri.

Mais si vous voulez bien me suivre et revenir en arrière d’une demi-heure à peine, et bien, vous verrez que tout ça, ça ne me traversait même pas l’esprit. Une demi-heure avant, je me levais ravie d’avoir connu Egg, l’extraordinaire belle-mère, la mère de mon amour d’homme, la veille. Je m’étais levée tôt, affamée et heureuse parce que tout était parfait.

Méfiez-vous de quand tout est parfait. Jamais je n’en aurai marre de vous avertir: méfiez-vous. Dans la vraie vie aussi, hein? Pas que dans les histoires! Se méfier, ça permet de savourer au maximum ces moments de bonheur parfait, jusqu’au moment où ça s’arrête. Et ça s’arrête.

Je m’était levée, chez moi, et exceptionnellement elle était là. Elle, celle qui est toujours avec moi dans les moments les plus marquants de ma vie. Mon amie, celle qui m’avait servi de mère avant Egg. Rétrogradée maintenant au rôle de petite soeur, parce que j’avais mis le grappin sur l’amour de ma vie, et elle pas encore. Et ça qui me conférait une maturité on ne peut plus illusoire.

Mais qui, qui m’a donné la réplique à l’audition pour l’école de théâtre (où j’avais été prise)? Elle. Qui a dansé avec moi sous l’Arc de Triomphe, en drapeau tricolore et culotte, pour fêter la victoire italienne de la coupe du monde contre la France? Qui a partagé avec moi ce mythologique nid de 47m2 à « Lamarck-Caulaincourt-Enfin-Pratiquement-Monmartre », 47m2 dont:

  • 8 tapissés d’un absurde lino violine de chez Leroy Merlin (entrée et cuisine)
  • 9 ornés de doux carreaux vieux rose (SdB)
  • 17mq, les miens, dotés d’un parquet hardiment repeint en bordeaux profond
  • et les 13 restants, sa chambre, destinés au fourrage d’une inquiétante moquette couleur Schtroumpf (d’ailleurs, toi, l’habitant actuel du deuxième étage droite du 11 rue Darwin, tu reconnais ton appart’?)

Qui a assisté/parrainé/causé certains des moments les plus mémorables de ma vie? Gita Graffoni. Elle m’a tout appris, quand je ne savais encore rien faire de ce que j’appelais de façon si abstraite « la vie concrète ». Avec elle j’étais plus drôle, plus créative, plus passionnée, même plus belle. Rien que sa présence aujourd’hui aurait du me mettre en alarme. Quand elle est là, c’est comme quand la sorcière descend au village des colons: il se passe des choses.

En somme, tout juste sortie du lit, je vais dans la cuisine, je lui fais son café (fondamental, en amitié, en amour, et pas que, de perpétuer les vieux rites), et là, l’oeil tombe tout de suite sur les pommes vertes de la veille, celles que Weanston avait apportées à ses femmes en lieu et place des fleurs qu’il n’avait pas trouvées. Tes préférées, il avait souligné en me les tendant de son charme stivmaccouinesque…

Les pommes sont là, dans une corbeille qui fait à elle seule la taille de notre vieille cuisine de la coloc’. Je les renifle…et non…il y a un truc bizarre. J’en mords une, et non. Quelque chose ne va pas dans cette pulpe aigrelette que j’étais censée adorer. Je mâche un peu, et l’enfer se déchaîne.

Fuite aux toilettes, jaillissements irréfrénables qui atteignent la cuvette de justesse – je n’avais pas le souvenir d’avoir mangé autant! Et des bruits, des rugissements cosmiques, ces retournements gutturaux si caractéristiques des vomissements féroces. Et moi, même dans le feu des hauts-le-coeur, déjà je SAIS… Même pas besoin du test, tellement je me SENS enceinte. Et, même en proie à l’instinct vomitif, mon esprit, malgré le massacre, avale déjà les kilomètres: quelle mère je veux devenir? Quelle personne je suis?

Et bien… je suis une téméraire inconstante, une héroïne de l’élan sans le projet, une kamikaze qui arrive à la bourre aux cours de lavage du cerveau fondamentaliste. Quelqu’un qui veut avoir (et donner) tout et tout de suite.

Quelqu’un qui est capable, par exemple, de courir son premier marathon après 30 ans d’impénitent refus de toute activité sportive, et après seulement 3 mois (= 400 km) d’aléatoire entraînement « dans les jambes » (mais ayant intégré quand même le jargon « avoir x km dans les jambes », qui fait tellement cool chez les coureurs).

Un marathon préparé en m’entraînant à l’insu de mon « coach », en cachette, pour faire, des 42 km de cette course, une déclaration d’amour surprise à mon amour de coureur. Car bien plus important que les records (et les blessures dues au mauvais entraînement), il y a pour moi la poésie.

Mais on n’élève pas un enfant comme ça. Sans cadre, sans discipline, sans constance. D’amour et de folie fraîche. Pane, amore e fantasia. « Aujourd’hui j’ai envie, demain ça me soûle, et je vous aime, mais ne me cassez pas les couilles ». C’est une première dans ma vie: me dire que l’amour « sec » ne va pas suffire. Ou alors tu élèves un pauvre type: si toi t’es déjà un nénuphar flottant, lui sera une algue errante; quant aux racines, je veux dire. Et les racines sont la vie.

Le philosophage atténue mes hauts-le-coeur. Je sors des toilettes et je dis: Je suis enceinte (qu’est-ce-que vous voulez que je dise d’autre…). Ma Gita Graffoni est là, adossée au chambranle. Elle me regarde en touillant son café de son sourire nonchalant et radieux. Même si maintenant on se voit une fois par an, et on habite à deux endroits bien distincts de la planète, elle se débrouille toujours pour être à mes côtés quand ma vie se met à virer comme un chauffeur de bus marseillais.

Rien qu’à la voir retourner cette cuillère dans le café, j’ai la nausée qui redémarre, mais elle s’en fout, elle me regarde moi, elle regarde la pomme toujours dans ma main, se marre et dit: « Putain, tu t’es prise pour cette enfoirée d’Ève ou quoi? ».

On dit que quand tu enfantes, tu ne penses plus aux vanités de pré-primipare. On dit que tu sors du jardin d’Eden, que ton bonheur, tu le places ailleurs. Mais moi, alors, je changerai de style de bonheur avant même de l’avoir vraiment savouré? «Enfanter dans la douleur» me retournerait le cerveau (et le bonheur)?

Pour le moment, j’attrapai le café qu’elle me tendait. Gita, magnifique chienne errante qui m’avait recueillie et adoptée. Après m’avoir encanaillé avec le charme formidable de nos bravades, maintenant Gita ne pouvait plus rien faire pour moi, concrètement.

Elle pouvait toujours me tendre le café. Et me prendre dans ses bras. Elle le fit, et comment. Et peut-être que c’est juste à ce moment-là, quand tu n’as plus rien de concret à donner à ta meilleure amie, que vous vous découvrez être plus amies que vous ne l’avez jamais été.

Surprise-in

Une fois le film fini (nous avons vu ce qu’il y avait dans le Coran de Monsieur Ibrahim), au journal on nous dit qu’on a enfin eu pitié de la Grèce (mais c’est un bien ou pas?), et le visage noueux d’Angela Merkel, maintenant à l’écran comme une patate dans la casserole, nous rappelle qu’il n’y a vraiment pas de quoi se marrer.

Weanstan frôle maintenant les 3 heures de retard. C’est une forme de protestation contre l’UE? Un geste de solidarité avec la Grèce? Après le sit-in et le bed-in, le late-in? Ou alors mon Weanstan, la seule raison repérable de mon Bonheur, est maintenant démembré en mille morceaux de chair encore tiède aléatoirement arrachées à leur unité et à mon étreinte? Mon fameux regard contient tout ça, et celui de Egg, sa mère, à peu près les mêmes choses. Peut-être juste que, dans l’horreur de son regard, les morceaux de chair sont moins nombreux.

Sur la bouille fanfaronne de Tsipras – et dans mon angoisse, je remarque néanmoins que Tsipras est une version moins sexy de Pierfrancesco Favino- le texto résoluteur arrive enfin. Les deux femmes stoïques, puis épicuriennes, puis tragiques, belle-mère et belle-fille, poussèrent un seul cri: « C’est lui! ».

Extrait du contexte, ce cri aurait pu être l’acclamation de deux minettes excitées à la vue, que sais-je, d’un John Lennon se montrant sur scène. Mais nous n’en sommes pas conscientes à ce moment-là. C’est son téléphone qui a sonné. Il a écrit à sa mère plutôt qu’à moi. Maléfiques graines de jalousie à réserver pour plus tard, pour quand je me serai réhabituée à son existence vivante sur terre.

Maintenant, Weanstan était toujours vivant. Et on le savourait ensemble. « Tout va bien les filles. Je ne vais pas tarder. Je suis dans le quartier ». Ah bon. Qu’est-ce qu’il fait dans le quartier, un dimanche, à 22 heures? Cet homme nous escortait d’un mystère à l’autre. C’est peut-être ça, le Bonheur? Sauter dans les énigmes super chaudes et super froides comme dans des saunas finlandais? Commander un moelleux au chocolat bouillant avec une boule de glace à côté, et habituer notre langue à ne pas se surprendre ni à l’un ni à l’autre? Ou, justement, sauter d’une émotion à l’autre en essayant de s’en surprendre toujours et encore? Accepter ce que les énigmes ont de fastidieux et de prurigineux.

Il est dans le quartier.

Je suis une experte en surprises de la vie. A la fois celles que la vie me fait, mais aussi les surprises que je fais. Si faire des surprises était un travail, je serais une pointure dans le domaine. Ça ne l’était pas, et je n’étais qu’une romantique originale qui fait des choses que personne ne fait. Mais là, mon statut de surpriseuse attitrée me donne une compétence supérieure, et c’est forte de cette assurance que j’annonce à Egg: « Il veut nous faire une surprise! ». Ses yeux commencent à pétiller:  « Tu crois? ».

Mais oui. Après, arriver à comprendre quelle diablerie de surprise il avait bien pu inventer, qui le pousse à errer dans le quartier un dimanche, la nuit…ça, c’était beaucoup, même pour une experte. Mais ça m’avait tout l’air d’une surprise à gros potentiel de ratage. « Ça aussi, je le reconnais très facilement ». J’explique à Egg d’un air convaincue « Parce que moi, quand je fais une surprise, je ne la rate JAMAIS ». Ça la fait rire. Pas un sit-in donc, mais un surprise-in!

Et on tape à la porte. Les groupies re-poussent un petit cri. Que peut faire le désespoir sur les hommes. Et sur les femmes, alors…

Weanstan sourit derrière la porte, cet air fatigué qui accentue son charme à la Stivmaccouine… et un sac en plastique noué qui pendouille de son index. Il entre dans la lumière du couloir, on se jette sur le seul béni morceau de l’homme qu’on aime, puis les reproches fusent (« on a eu peur! »), les blagues suivent (« la peur, ça vous garde amoureuses de moi! ») et on finit par remarquer, quand-même, le petit sac. Egg se lance: « …Est ce que ce sont…des pommes? ». « Exactement! » déclare Weanstan entre la fierté et l’embarras (ne me demandez pas comment il fait, mais il peut mélanger les deux, il a du apprendre ça en Finlande…). « Je voulais offrir des fleurs aux deux femmes de ma vie, j’ai fait tout le 15ème pour trouver un fleuriste, mais…un dimanche soir… »

Egg et Rebecca: «  A 22 heures… ».

Weanstan: « Eh oui…j’ai essayé…et à la fin…comme je me suis dit que je commençais quand-même à être un peu en retard…et que je ne trouverais même pas l’ombre d’un fleuriste ouvert…j’ai trouvé un épicier très sympa et je lui ai acheté des pommes. Vertes » me lance d’un regard appuyé de séducteur, parce que oui, ce sont mes pommes préférées, mais ce détail ne va pas changer le destin raté de cette surprise.

Les reproches re-fusent, on aurait préféré trois heures de plus avec lui qu’un kilo de pommes –même vertes-, mais on ne peut pas s’empêcher d’être attendries par notre Donquichotte à moto, par sa quête nocturne de fleurs, et par ce rabattement botaniquement génial sur le fruit. « Je me suis dit que ça restait proche des fleurs… » il explique « Nacer était complètement d’accord ». Nacer c’était l’épicier. Lui aussi avait l’air de savoir ce qu’il y avait dans son Coran. Nous sourions cruellement en nous disant que pendant un long moment, en Grèce aussi, beaucoup d’irrésistibles garçons auraient préféré offrir des fruits à la place des fleurs.

« C’est même beaucoup mieux que les fleurs! » on le rassure. Surtout que (je n’en savais encore rien ce soir là, en quittant ma nouvelle belle-mère après cette journée si longue), ce serait en mangeant une de ses pommes vertes, offertes en guise de fleurs, que je découvrirai que j’étais enceinte.

Happy Nails prend des vacances, les histoires du dimanche reviendrons en septembre, mais on attend toujours vos commentaires, vos compliments, vos critiques. Vous êtes heureux? Pourquoi? Ou pourquoi pas? Cet été, c’est vous qui racontez! Heureuses Vacances! Egg & Rebecca

Monsieur Omar Sharif et l’odeur de la Grèce

21 heures. 3 verres de blanc chacune. Aucune trace de Weanston. On cherche un film sur Youtube. Ça nous aidera à attendre. « Et à la fin du film, on appelle les hôpitaux, on est d’accord? ». Le film est vite trouvé, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Omar Sharif est mort le 10 juillet. Son mal nous l’a peut-être pris bien avant. Mais en 2003, Omar Sharif est Ibrahim, un épicier de la rue Bleue, IXème, dans le Paris des années 60. Ibrahim reçoit tous les jours dans sa supérette les visites de Moïses, adolescent juif du quartier, qui fait les courses pour son père et vole toujours quelque chose en cachette. En cachette, tu parles. Monsieur Ibrahim/Omar Sharif a la classe toute simple, irrésistible, qu’on pouvait avoir autrefois même si on était pauvres. Il appelle Moïse « Momo », il l’arabise, il lui dit qu’il l’a vu le voler, qu’il n’a pas à se sentir coupable, lui que son père accuse de tout (jusqu’à être la cause du départ de sa mère). « Si tu dois continuer à voler, j’aime autant que tu les fasses chez moi » dit Monsieur Ibrahim, et se lance dans une démonstration des plus instructives sur comment faire des économies dans ses courses: le pain d’hier revitalisé au four, la chicorée à la place du café, la nourriture pour chats présenté au père comme paté de campagne (« Il n’y verra que du feu, mais toi Momo, tu évites »), et autres astuces rigolotes… Moïse n’a jamais senti cette chaleur, cet amour. Il revient, il en redemande. Il voudrait être heureux, même s’il a fort peur que ce ne soit pas pour lui. Mais Monsieur Ibrahim en sait beaucoup plus sur le bonheur, parce que… « il sait ce qu’il y a dans son Coran »…

27ème minute

Ibrahim: Pourquoi tu ne souris jamais?

Momo: Ça doit être un truc de riches, j’ai pas les moyens…

Ibrahim: Parce que tu crois que moi je suis riche?

Momo: Vous avez toujours plein de billets dans la caisse…

Ibrahim: Ça paye la marchandise et le loyer … à la fin du mois tu sais ce qui me reste? Pas grand chose.

Momo: Quand je dis que sourire c’est un truc de riches, je veux dire que c’est pour les gens heureux.

Ibrahim: Et bien c’est là où tu te trompes. C’est sourire qui rend heureux!

Momo: Mon oeil.

Ibrahim: Essaie. Essaie, tu verras!

Momo sourit.

Je ne vais pas vous raconter tout le film, mais restez avec moi, essayez de comprendre: j’ai peur que mon amour ne me revienne jamais.

38’40’’

Momo: Comment vous faites, vous, pour être heureux?

Ibrahim: Je sais ce qu’il y a dans mon Coran.

Momo: Faudra peut-être que je vous le pique un jour. Même si ça se fait pas quand on est juif.

Ibrahim: Qu’est ce que ça veut dire pour toi être juif?

Momo: Je sais pas… pour mon père être juif c’est être déprimé toute la journée… pour moi, c’est juste un truc qui m’empêche d’être autre chose.

Ibrahim: T’as des mauvaises chaussures tu sais? Demain je t’emmène en acheter. 

Momo: Mais j’ai pas d’argent.

Ibrahim: C’est moi qui te les offre. T’as qu’une seule paire de pieds tu sais? Il faut en prendre soin. Si les chaussures te blessent, tu les changes. Tes pieds, tu peux jamais en changer.

Mine de rien, en toute simplicité, ce qu’Omar Sharif explique à Momo, c’est que la cause c’est le sourire, et l’effet c’est le bonheur, et pas l’inverse. La cause c’est le changement (de chaussures, d’attitude, juive ou non, envers la vie) et les effets, les nouvelles sensations; pas l’envers. Je ne souris pas car je suis heureux: je souris pour être heureux. Les chaussures qui ne me font pas mal n’arriveront pas toutes seules. Il faut savoir où il faut agir, sinon on n’agit jamais.

34’51’’

Momo: Ca doit être chouette d’habiter Paris!

Ibrahim: Mais tu habites Paris!

Momo: Non, moi j’habite la rue Bleue… C’est trop beau ici, c’est pas pour moi.

Ibrahim: La beauté, elle est partout où que tu regardes. Ca c’est dans mon Coran.

Momo: Vous croyez qu’il faut que je le lise vot’Coran?

Ibrahim: Si Dieu veut te révéler la vie, il n’a pas besoin d’un livre. Quand tu veux apprendre quelque chose, on ne prend pas un livre. On parle avec quelqu’un.

Momo: Pourtant vous me dites que…

Ibrahim: ..Que je sais ce qu’il y a dans mon Coran.

Momo: Je croyais que les musulmans ça buvait pas d’alcool!

Ibrahim: Oui, mais moi je suis Soufi. C’est pas une maladie, c’est une façon de penser… bien que… y a des façons de penser qui sont aussi des maladies…

Omar Sharif joue la sagesse arabe à l’état pur, cette sagesse un peu espiègle et légère des marchands de tapis. Je me demande s’il échangeait les « p » avec les « b » au début, comme tout égyptien… « C’est un Blaisir de vivre à Baris. Vous aimez la Bizza? ». Lui, il a pas l’air à faire cette confusion grossière de bilabiales…et même, grâce a sa façon de traîner ses phrases en un rythme tranquille et ondoyant, et à ses gestes chaleureusement affectés, mon coeur se calme. Mon père Noël égyptien. Son rire rassurant fait soudain paraître l’éventualité que Weanstan soit mort sur le coup dans un terrible accident de moto, quelque chose qui n’a ni tête ni queue. A 22h08, Wean ne nous a toujours pas appelées, mais Momo a trouvé un père. Ibrahim l’adopte, passe son permis à 70 ans, achète une voiture décapotable, et ils  partent dans un long périple jusqu’au plateau du Caucase, le Croissant d’Or, le pays de Monsieur Ibrahim.

1h09’13’’

Ibrahim: Lorsque tu veux savoir si tu es dans un pays riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. S’il y a des poubelles sans ordures, c’est un pays riche. S’il y a des ordures à coté des poubelles… c’est… ni riche ni pauvre… c’est touristique. Et s’il y a des ordres sans poubelle, c’est pauvre.

Momo:Alors ici c’est riche!

Ibrahim: Ben, oui!! C’est la Suisse.

Momo: C’est pauvre ici?

Ibrahim: Oui, c’est l’Albanie.

Momo: Et là?

Ibrahim: Tu sens? Ca sent le bonheur! C’est la Grèce! Les gens sont immobiles. Ils prennent le temps de nous regarder passer. Tu vois, toute ma vie j’aurai beaucoup travaillé, mais en prenant mon temps. Lentement. Je n’ai jamais cherché à faire du chiffre, ou à voir défiler les clients, non… La lenteur, c’est ça le secret du bonheur.

Si c’était ça, le secret, la lenteur, Wean l’avait parfaitement compris.


…Et pour vous, mes 170 amis, qu’est-ce qu’il y avait dans le Coran de Monsieur Ibrahim? On le sait à la fin du film, moi je vous dis pas…